Toufik Benhamiche et le tribunal de l’opinion publique


Toufik Benhamiche et le tribunal de l’opinion publique
Crédit photo : page Facebook Rappatriez Toufik
Serge Abel-Normandin

Au début de la vingtaine, Serge Abel-Normandin a interrompu ses études en journalisme pour explorer l’Europe durant sept mois. Peu après ce premier vrai voyage, il a fait ses débuts dans un magazine de l’industrie, combinant ainsi deux grandes passions. Depuis, il ne se lasse pas d’observer l’évolution d’un domaine fascinant, dont il se sent privilégié de faire partie.

Dans son épisode du 28 février, l’émission J.E. est revenue sur l’affaire de ce client de Sunwing, Toufik Benhamiche, retenu à Cuba depuis juillet 2017 à la suite d’un accident mortel survenu lors d’une excursion en petit bateau à Cayo Guillermo. Ceux qui suivent l’affaire depuis ses débuts n’auront pas appris grand-chose...

En effet, la grande nouveauté consistait à ce qu’une équipe de J.E. soit allée à La Havane pour obtenir la version des faits du Québécois. Les journalistes de J.E. ont aussi interviewé l’épouse de M. Benhamiche, chez elle à Mascouche. Ils ont parlé à son avocat canadien, Julius Grey, ainsi qu’au député du Bloc Québécois, Luc Thériault (qui est intervenu plusieurs fois en faveur de l’ingénieur de Laval).

Le reportage donne aussi la parole à Me Daniel Guay, avocat spécialisé en droit du voyage bien connu dans l’industrie.

Ç’aurait pu m’arriver !

Sans prendre officiellement fait et cause pour M. Benhamiche, le reportage de J.E. présente néanmoins le Québécois sous un jour sympathique : celui d’un bon père de famille victime d’une cruelle injustice. En visionnant le reportage, il est difficile de ne pas songer que ce qui lui arrive aurait pu arriver à n’importe quel touriste – y compris nous-mêmes !

Intitulé « Toufik Benhamiche, bouc émissaire des autorités cubaines? », le reportage met beaucoup l’accent sur la dimension humaine de cette tragédie : sur le sentiment de M. Benhamiche d’être abandonné par le gouvernement du Canada; sur sa douleur d’être séparé de sa femme; sur ses deux petites filles, qui ne peuvent plus communiquer avec leur papa que via une tablette…

Au passage, Toufik Benhamiche exprime bien sûr sa sympathie pour la véritable victime de l’accident : l’Ontarienne Jennifer Ann Marie Innis. Cette mère de famille de 34 ans a été happée mortellement par l’hélice du bateau dont le Québécois a perdu le contrôle au tout début de l’activité...

Il clame son innocence

Malgré tout, Toufik Benhamiche ne se reconnaît aucun tort. Il clame son innocence et réclame « un procès juste et équitable ». Rappelons que Toufik Benhamiche a déjà été reconnu coupable d’« homicide par imprudence » à deux reprises (un premier procès a été invalidé, mais le second a abouti à la même peine de 4 ans de prison).

Alors que M. Benhamiche a de nouveau porté sa cause en appel, son entourage se démène pour lui venir en aide. Dans ce contexte, ses partisans écorchent sans retenue le système judiciaire cubain (entre autres, la juge se serait endormie durant le procès). Ils blâment aussi le gouvernement canadien pour son « manque de leadership » (parce qu’il se refuse à interférer dans le processus judiciaire d’un autre pays).

M. Benhamiche et son entourage reprochent aussi à Sunwing et ses sous-traitants, Gaviota et Marlin, de « s’en laver les mains ». Une poursuite de 340 000 $ a d’ailleurs été intentée contre le voyagiste pour avoir manqué à son obligation d’assurer la sécurité de M. Benhamiche et sa famille en encadrant mal l’activité (elle n’était apparemment précédée que d’une courte formation théorique).

Sunwing se défend

À cela, Sunwing réplique sobrement (trop ?) par une déclaration, dans le reportage :

« Vacances Sunwing ne possède pas, ne gère pas et n’exploite pas d’excursions à Cuba. Toutes les excursions qui sont offertes par Sunwing à Cuba sont réservées auprès de Gaviota Tours, qui s’occupe de nos services au sol sur l’île. Cette aventure en bateau, en particulier, est sous-traitée par Marlin. »

Sunwing affirme aussi avoir immédiatement arrêté de vendre ce produit que dès que ses représentants ont été informés de l’incident. (Le reportage laisse toutefois entendre que l’excursion serait disparue ultérieurement du site du voyagiste.)

Une part de responsabilité ?

À n’en point douter, ce genre de reportage diffusé à heure de grande écoute a de quoi mettre à mal l’image de Cuba, de Sunwing et du gouvernement du Canada.

On n’a aucun mal à croire que Toufik Benhamiche soit un homme sympathique, pas du tout mal intentionné et malchanceux… On compatit spontanément avec celui qui est plongé dans une tragédie qu’on ne souhaite à personne. On comprend son entourage de tout faire pour l’aider.

Mais alors que l’innocence de Toufik Benhamiche semble faire consensus au Québec, on ne devrait quand même pas esquiver toute possibilité que M. Benhamiche ait effectivement une part de responsabilité dans le drame qui l’afflige.

Ça, seul un procès juste et équitable pourra l’établir, en effet. Mais ce procès ne se fera pas devant le tribunal de l’opinion publique.

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